Geometria et Perspectiva

Geometria et Perspectiva

Géometrie et Perspective


Augsbourg, Michael Manger, 1567.
Suite de douze estampes gravées sur bois, la page de titre en deux couleurs, env. 21,5 x 16,4 cm.
Ensba, cote Masson 1464, donation Jean Masson en 1925.
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Il est difficile de résister à l'étrangeté du grand œuvre de Lorenz Stoer. En dehors de cet objet inclassable, l'homme n'est connu que pour trois grands recueils de dessins de polyèdres enfouis dans des bibliothèques allemandes, et une poignée de compositions dessinées. Il se qualifie sur la page de titre de Maler, mais l'appellation de peintre pouvait alors qualifier tous les artistes en arts graphiques. Son dessein a peut-être mûri pendant longtemps puisqu'on connaît de lui une demande de privilège pour un ouvrage intitulé Perspectiva qui date de 1555, douze ans avant la publication de Geometria et Perspectiva . Il l'avait d'ailleurs peut-être conçu sur une toute autre échelle, puisqu'un bon nombre de ses dessins de polyèdres portent aussi cet intitulé. Ou après avoir considéré une publication uniquement consacrée aux polyèdres, y aurait-il renoncé en apprenant les différents projets de publication sur le même sujet ? Tout récemment, Heinrich Lautensack avait publié sa Démonstration du compas et de la règle (Francfort-sur-le-Main, 1564), l'orfèvre nurembergeois Hans Lencker publia la même année que lui une Perspectiva literaria (Nuremberg, 1567), et l'année suivante parut la Perspectiva Corporum regularium du grand orfèvre Wenzel Jamnitzer, Nurembergeois aussi. Ces ouvrages avaient été précédés vingt ans avant par d'autres titres d'artistes du Sud de l'Allemagne : Augustin Hirschvogel et son Anweysung in die Geometria (Nuremberg, 1543), et Walther H. Ryff et son Architectur (Nuremberg, 1547) – sans même parler du traité de Dürer de 1525 qui attira le premier l'attention des artistes allemands sur les polyèdres. Cette abondance de livres ou de recueils aurait peut-être convaincu Stoer de livrer au public des images plus riches.
L'idée d'utiliser des corps géométriques comme modèles pour des ouvrages de marqueterie ne venait pas de lui, et remonte au moins à la fin du quinzième siècle et à Fra Giovanni da Verona dont les splendides stalles de l'abbaye du Monte Oliveto Maggiore (Toscane) alternent les motifs de paysages, instruments et rouleaux de musique, citadelles, vases sacrés et polyèdres variés. Ces motifs de lignes droites brisées convenaient sans doute assez bien à cette technique, les différents bois pouvant servir à rendre les ombres des facettes. D'autres exemples plus récents en avaient été donnés en 1537 dans la basilique Saint-Dominique de Bergame par Fra Damiano Zambelli, un des plus grands représentants de l'art d'intarsia de bois. Stoer avait-il eu connaissance de ces œuvres fameuses ? Et avait-il déjà fourni des modèles de marqueterie avec motifs de polyèdres, comme certains dessins de sa main marqués de prix peuvent inciter à le penser ? La recherche a déjà établi la forte parenté entre sa suite d'estampes et les panneaux de bois décorant le somptueux Cabinet dit Wrangel du nom d'un de ses anciens possesseurs, daté de 1566 donc exactement contemporain, et conservé aujourd'hui au musée de Münster. Ils représentent les mêmes compositions de corps géométriques disposés dans des paysages avec ruines antiques. De même, un orgue sous forme de cabinet exécuté à Augsbourg vers 1600 présente aussi des panneaux de marqueterie de bois assez proches (Victoria & Albert museum, Inv. N°216:1,2 – 1879). Un extraordinaire cabinet de marqueterie du musée de Cologne (Museum für angewandte Kunst, Inv. A 1451) présente derrière ses panneaux figurés d'un couple en grand habit des rangs entiers de tiroirs aux faces ornées de polyèdres des années 1586-1600. On peut donc penser que soit sa publication, soit des dessins de sa main auraient inspiré des réalisations d'ébénisterie du temps.
L'idée de composer des paysages aurait pu lui venir aussi de la mode italienne des marqueteries de bois. Damiano da Bergama déjà cité avait fourni plusieurs panneaux en Italie et en France d'après des dessins du Vignole représentant de grandes architectures extérieures ou intérieures en perspective – comme celui réalisé pour le Guichardin, aujourd'hui au Metropolitan Museum. Par ailleurs, la suite des Fragmenta structurae veteris d'Androuet du Cerceau d'après les dessins de Léonard Thiry venait d'être copiée par le Nurembergeois Virgil Solis sous le titre de Petit livre des anciens bâtiments (Buchlin von den alten Gebeven, Nuremberg, 1555 ), et elle présente des similitudes dans la représentation des arbres et des ruines.
Mais ce serait passer à côté de l'œuvre que d'y voir seulement une heureuse combinaison de motifs à la mode. Si ces planches exercent une telle fascination, c'est que l'artiste réussit à construire une forte cohérence entre quatre éléments iconographiques a priori sans rapport :

fragments de ruines monumentales, qu'on suppose antiques, souvent voûtées, remplacés parfois par une construction de panneaux de bois évidés (planches n°3 et 8) 

maigres arbres ou plantes basses 


et au premier plan

des combinaisons, souvent verticales, d'ornements en courbes et contrecourbes en formes de S et de C dits « cuirs enroulés » (Rollwerk) 

des corps géométriques composés de polyèdres


Les Rollwerk qui n'existent ordinairement que dans le cadre ornemental, pour former des cartouches par exemple, sont mis ici au premier plan au même titre que les corps géométriques, et sont combinés en empilements opposant leurs courbes aux angles des polyèdres. Mais ils semblent répondre à la même logique de construction géométrique, ce qui crée une une cohérence entre les formes. De même, le plein cintre des voûtes en arrière-plan montre une continuité formelle avec les éléments de Rollwerk (planche n°4) ; les arrachements ou les appareils des murs ruinés présentent pour leur part des angles coupants pareils à ceux des corps géométriques (planches n°5 et 7). Ces compositions denses d'éléments juxtaposés sans solution de continuité finissent par imposer le sentiment qu'on nous donne à apercevoir un monde subjectif, doté de sa propre cohérence. La technique choisie de la gravure sur bois y contribue avec son trait sommaire unifiant les matériaux et les textures. Quelque chose semble s'être passé qui a évacué hommes et animaux, il y a longtemps peut-être, les ruines en témoignent. Des arbres ont poussé entre les débris, mais ce n'est pas la nature végétale qui a repris le pouvoir, ce sont des formes abstraites, closes, parfaites et inentamables, qui se sont imposées.
L'absence de tout commentaire de l'artiste invite facilement à l'interprétation hasardeuse. Faut-il par exemple voir dans Geometria et Perspectiva une désillusion de la culture antique véhiculée par l'humanisme, telle que put l'exprimer un contemporain comme Du Bellay :
« Nouveau venu qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n'aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomme.
Vois quelle grandeur, quelle ruine, et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois
Pour dompter tout, se dompta quelquefois
Et devint proie au temps qui tout consomme.
... Les Antiquités de Rome, 1558, sonnet n°3
La science et l'art, non figuré, conçu comme une extension de celle-ci, acquerraient alors le statut prédominant qui avait été celui de la culture antique jusque là. Stoer en avait-il prévu déjà l'inquiétante sécheresse ?


Bibliographie

Dorothea Pfarr, Lorenz Stoers «Geometria et Perspectiva», Munich, Université de Munich, 1996 (LMU-Publikationen : Geschichts- und Kunstwissenschaften nr.12)
Téléchargé sur le serveur en 2011 (texte seulement) : http://epub.ub.uni-muenchen.de
Erik Forssman, Saüle und Ornament, Studien zum Problem des Manierismus in den nordischen Säulenbüchern und Vorlageblättern des 16. und 17. Jahrhunderts , Stockholm, 1956 (Stockholm studies in history of art), téléchargeable en ligne à l'adresse http://su.diva-portal.org/smash/record.jsf?pid=diva2:517636 (téléchargé le 3 septembre 2012)
Notice et image du cabinet dit Wrangelschrank aux marqueteries inspirées du recueil de L. Stoer, au Landesmuseum für Kunst und Kulturgeschichte de Münster, Inv.K-605 LM
crédits